à propos de parfums et de synesthésie

comment les parfums créent bien d’autres sensations qu’uniquement olfactives et en quoi c'est utile

“Lentement / par les petites cornes de limace / l’herbe se lance…” (Jan Skácel, 150ème sonnet à propos du printemps). Photo Irena Kozelská pour Synestesis.

___

Ma rencontre fatale avec les parfums a eu lieu dans la nuit des temps du siècle dernier, en 1991, à Dijon, boulevard Champollion, dans l’appartement appartenant à la famille de la belle Elène à la chevelure rousse, qui, lorsque j’étais au lycée, était ma correspondante. Elène qui collectionnait des échantillons de parfums m’en a offert quelques exemplaires qu’elle avait en double. “Tiens, ça sent les petits pois écrasés,” m’est-il venu à l’esprit en scrutant une petite ampoule contenant Vent vert, un parfum de Balmain.

C’était mignon et logique. Le petit carton servant d’emballage à l’échantillon affichait un flacon plongeant dans la haute herbe du printemps. L’odeur de l’herbe coupée ressemble bien à toute verdure broyée entre les doigts, à une gousse fendue de petit pois. C’est la molécule du cis-3-hexénal qui en est responsable. Son odeur caractéristique éloigne les chenilles les faisant suspendre leur banquet pour un moment chaque fois qu’elles y goûtent.


A quinze ans, je n’y connaissais effectivement rien. Mais pour la première fois, j’ai touché à l’idée que les parfums portent empreinte des paysages naturels, des expériences olfactives antérieures. Et qu’ils véhiculent des images entières suscitant non seulement des sensations olfactives mais aussi visuelles, gustatives, tactiles et auditives.

Quoique je n’avais pas de mot pertinent à y mettre, je me suis approprié le parfum tout naturellement comme “objet synesthétique”.


La synesthésie, mot d’origine grec signifiant littéralement “perceptions associées” ou “union de perceptions”, est un phénomène psychique singulier où la stimulation d’un des sens - odorat, vue, goût, ouïe ou toucher - engendre dans l’esprit non seulement la perception correspondante, par exemple celle de la voyelle “u“, mais aussi une perception parallèle, sans rapport empirique avec la première, par exemple celle de la couleur verte. Cette association concrète est évoquée par le poète et synesthète Arthur Rimbaud et il existe d’autres d’exemples comparables.


"U, cycles, vibrement divins des mers virides..." (Arthur Rimbaud, Voyelles). Photo Barbara Vaughn Prasino Blue via Pinterest.

Sous cette forme poussée où les individus goûtent littéralement aux sons ou entendent la lumière sont de telles expériences rares et individuelles (à l’opposé des faits courants et collectifs): elles touchent à peu près 4% de la population. On trouverait donc difficilement une personne associant, comme Rimbaud, systématiquement “u” à une couleur, voire la couleur verte.


Par contre, si l’on se tient au sens premier du mot, la synesthésie veut dire tout simplement la prise de conscience de plusieurs perceptions provoquées par la stimulation d’un des canaux sensoriels. Et, dans ce sens-là, le parfum est non seulement synesthétique mais les perceptions qu’il fait naître sont, cette fois, et courantes et collectives. L’information qui entre d’un côté dans le cerveau par l’odorat, déclenche de l’autre côté tout un feu d’artifice de perceptions, une vrai orgie perceptive. Et nous sommes nombreux à avoir accès à ces expériences ce qui est une excellente nouvelle puisque cela peut servir de point de départ à tout un tas d’observations.


Je ne suis donc pas la seule à qui Vent vert va évoquer la fraîcheur des petits pois, des feuilles ou de l’herbe et qui va imaginer une légère résistance des hautes mottes de gazon, le frottement frémissant des brins contre les mollets et le goût un peu amère de l’herbe sur la langue. On n’est pas forcément obligé à se mettre d’accord sur l’image concrète. Mais nous allons percevoir le parfum comme “vert” ou évoquant la verdure.


Cecilia (Reviens-moi, Joe Wright, 2007). La plus belle robe du cinéma et un film qu’on ne peut voir qu’une fois. Vent vert, parfum de liberté sorti en 1947, lui aurait allé à merveille. Foto Pinterest.

Tandis que dans le cas de la synesthésie de Rimbaud, les perceptions associées n’ont rien à voir avec l’expérience, dans la deuxième acception, les perceptions secondaires, donc toutes celles mis à part les perceptions olfactives, naissent grâce à l’expérience antérieure où elles se sont présentées concurremment. Le fait que vous avez beaucoup de fois traversé un pré herbeux permet à votre cerveau de conserver tout un faisceau de perceptions associées à une telle expérience. Ce souvenir est ensuite efficacement ranimé par le parfum qui entraîne au présent aussi les autres perceptions.


La perception olfactive agit donc comme déclencheur du souvenir avec toutes les perceptions qui lui sont associées. Et, ce qui est le plus important, le parfum ramène ce souvenir avec toute son ancienne force émotionnelle. Le parfum “vole” à la mémoire une émotion antérieure.


La force de l’approche synesthétique aux parfums consiste donc en ce qu’elle nous aide à attacher un parfum, objet totalement invisible, abstrait, et, par conséquent, difficilement descriptible, à une image concrète et riche en perceptions et émotions. Ainsi, on peut se la rappeler. On peut trouver celle qui correspond à ce que nous cherchons. Nous disposons tout simplement d’un outil pour étudier, classer, chercher et trouver ce qui est autrement aussi illisible que les cartes à jouer retournées.


Vent vert n’est malheureusement plus ce qu’il était. Il fait partie de nombreux parfums qui, autrefois saisissants, ont été fatalement marqués par des reformulations répétées. Malgré tout, à chaque fois qu’on se croise, je suis de nouveau assise sur le tapis dans la chambre de la belle Elène à la chevelure rousse et je cogite sur les petits pois. Je suis heureuse et j’ai quinze ans.

30 vues
newsletter

©2019-2020 irena kozelská