jean-claude ellena: journal d’un parfumeur

comment la façon de lire le monde façonne la façon de l’écrire


Jean-Claude Ellena, Journal d’un parfumeur, éd. Sabine Wespieser, 2011, 159 p. Photo Tanguy Calvez pour Synestesis.

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Il y a encore quelques années, les parfumeurs étaient des êtres mystérieux et anonymes dont on savait aussi peu que de l’ensemble du processus de création du parfum. Ce dernier portait le nom de la marque qui le produisait, et le sien. Point celui de son créateur. D’ailleurs, c’est le plus souvent toujours le cas. Comme si la couverture du Seigneur des anneaux n’était jamais censée porter le nom de Tolkien et les Tournesols la signature de Van Gogh. La justice est conditionnée par la culture.


Pourtant, au début de ce siècle, les choses ont commencé à prendre un tour différent. En 2000, Frédéric Malle a proposé le concept des Éditions de parfums où chaque flacon se parait désormais du nom du parfumeur. De vénérables maisons de haute-couture et de haute-joaillerie telles que Chanel, Cartier ou Hermès ont pris en compte la valeur ajoutée que représente la voix de l’auteur, véhicule des émotions, et se sont mises à accorder aux parfumeurs de la place même si beaucoup moins qu’aux créateurs de mode ou aux designers, incomparablement plus excentriques, donc plus intéressants pour les média. Le parfum et la création du parfum ont finalement commencé à être débattus par les parfumeurs eux-mêmes qui ont trouvé un auditoire passionné dans la communauté croissante des amateurs de parfums rassemblés autour des blogs dédiés à la parfumerie.


Jean-Claude Ellena est sorti de ce processus comme une des stars mondiales, ou peut-être la seule star mondiale, de la parfumerie. Ce bel homme ridé au sourire espiègle comptait parmi les élus dont les noms ont commencé à apparaître sur les étiquettes des Éditions de parfums. En tant qu’à son parfumeur exclusif dans les années 2004-2016, la maison Hermès lui a accordé la parole avec chaque parfum qu’il a lancé sous cette enseigne. Et, entre temps, il est devenu porte-parole informel du métier de parfumeur à qui les journalistes téléphonent en premier lorsqu’ils sont à la recherche de l’avis d’un parfumeur.

Jean-Claude Ellena. Photo de la couverture d’un autre livre à lui intitulé L’écrivain d’odeurs, éd. Nez Littérature, 2017.

C’est qu’Ellena est non seulement un parfumeur brillant et original mais aussi un brillant et original exégète de l’art du parfum. Non seulement artiste, il est un artiste conscient de son art ce qui est une qualité dont peu de créateurs sont doués. Ellena en est un.


En roi non-couronné du ”discours du parfum”, il a été invité, en 2009, par l’éditrice Sabine Wespieser à écrire, pendant un an, le Journal d’un parfumeur, des notes plus ou moins régulières à propos du travail du créateur de parfums, et du travail au-delà du travail, consistant dans un cours continu d’observations et de sensibilité portée à tout ce qui dégage une odeur. Ou ce qui est source de perceptions en général, non seulement olfactives mais aussi visuelles, tactiles, gustatives et auditives. Et ce qui peut, en tant que tel, être saisi comme sujet à traiter, comme point de départ d’une nouvelle oeuvre olfactive. Ellena veut ainsi “surprendre, étonner avec une odeur du quotidien” (p. 80).


Il a commencé à écrire son journal jeudi le 29 octobre 2009 et il a terminé mercredi le 13 octobre 2010. La plupart de ses notes ont été rédigées dans les hauteurs de la ville de Grasse, berceau de la parfumerie française, dans la commune de Cabris où Jean-Claude Ellena a toujours son laboratoire. Plus d’une ont été écrites à Paris où le parfumeur voyageait régulièrement pour rejoindre le siège d’Hermès, son employeur de l’époque. D’autres ont vu le jour à Moscou, Hong-Kong ou Tokyo où Ellena a été amené par ses déplacements.


Le laboratoire de Jean-Claude Ellena à Cabris. On reproche parfois à Ellena de créer toujours le même parfum: rafraîchissant comme une boisson désaltérante sous canicule. Qu’est-ce que vous seriez prêts à créer dans cette lumière, avec cette vue, la tête dans les nuages? Photo Quentin Bertoux via Challenges.

Ce qu’il a vécu au cours de cette année est secondaire. Ce sont des expériences tout aussi ordinaires qu’extraordinaires qui importent par la façon dont Ellena les saisit, analyse et projette dans le processus de création. S’il réfléchit sur l’odeur d’une petite poire d’hiver qu’il a découvert au marché en Italie, ou sur des manifestations de politesse au Japon, il procède de la même manière: il observe des formes, cherche un sens et fait un effort pour exprimer les deux aussi simplement que possible comme s’il esquissait une scène en accentuant, par quelques trait d’un pinceau plat, ce vers quoi il cherche à attirer l’attention. Son écriture a quelque chose de graphique.


L’expérience de la poire se réduit ainsi au seul mot “craquant” qui lui suffit comme point de départ pour la création d’un nouveau parfum. Ce dernier n’est pas forcément obligé de contenir une note de poire - Ellena n’est pas intéressé par l’imitation de la nature -, mais il doit être “craquant”, il doit évoquer cette force d’attraction irrésistible qui caractérise le fruit juteux aigre-doux dont l’odeur envahit l’air frais de l’automne. De la même façon, la politesse japonaise, dont l’évidence, l’efficacité et la perfection formelle suscite l’admiration du parfumeur, se transforme en son goût de l’eau de cologne* qui, par son côté fonctionnel, simple et discret, exprime pour Ellena la même attitude fondée sur le respect de l’espace vital de l’autre.


Dans le Journal, Ellena parle de son parfum inspiré par la poire en l’appelant “Féminin H” où H renvoie évidemment à Hermès. À juger par son “craquant”, c’est Un jardin sur le toit (2011) aux notes de pomme et de poire. Campagne officielle, photo via Pinterest.

Ellena dit vouloir ainsi “faire signe”. Il ne veut pas être explicite dans son propos. Il veut juste suggérer et laisser l’autre achever l’idée.


”Faire signe” est aussi un terme de sémiologie. ”Faire signe” veut dire proposer une expression de substitution en remplaçant une forme complexe par une forme simple mais tout aussi éloquente. L’ordre d’attendre par un feu rouge. L’invitation à une conversation informelle par un bouton de chemise défait. Et l’ensemble des perceptions provoquées par une quantité de petites poires carmin qui embaument l’air du marché italien au début de novembre par un seul aspect du fruit, à savoir qu’il est “craquant”. Ce qui est une expression plurivoque: ce qui est craquant est irrésistible, plantureux, croquant, juteux. Et exactement pour ce “craquant”, pour cet irrésistible, plantureux, croquant, juteux, le parfumeur cherche un équivalent dans le language du parfum.


“Je pense que les odeurs sont des signes (...). Parfumeur, quand je désire évoquer une odeur, je me sers de signes qui, pris séparément, n’ont aucun rapport avec la chose exprimée: l’Eau Parfumée au thé vert de Bulgari n’a jamais contenu de thé, Un jardin sur le Nil d’Hermès de mangue et Terre d’Hermès de silex, pourtant le public les a «ressenti».” (s. 11)


Comment c’est possible? C’est ce qu’Ellena explique de façon répétée dans son Journal et dans l’Abrégé d’odeurs qui est son annexe. Il compare son approche à une sorte d’illusionnisme où un objet est évoqué par la combinaison d’un minimum de molécules qui n’ont souvent aucun lien à cet objet. Il en résulte de vrais petits poèmes de chimie organique:


Photo Tanguy Calvez pour Synestesis.

“Depuis des années, je tiens à jour un cahier de notes olfactives (...). J’ai entrepris ce jeu pour me libérer de la représentation naturelle, organisant ainsi une forme de sémantique olfactive (...).” (s. 17)


Parfumeur, Ellena a une écriture très caractéristique. Avec un peu d’exercice, ses parfums sont reconnaissables ce qui est, parlant de la parfumerie, plutôt rare. Ellena est connu pour son minimalisme, sa palette comptant à peu près trois cent matières premières par rapport à 1500 disponibles. Ses compositions sont typiquement simples, légères, aux accents vifs. Comme si l’air y circulait ou l’eau coulait. Et comme si ces éléments portaient quelque chose de coloré. Une feuille orange. Une couronne de pissenlis. On peut dire la même chose à propos de son style littéraire: Ellena s’exprime de façon sobre et saisit les faits par quelques traits comme des surfaces colorées aux contours définis sur le fond du temps qui passe. La lecture devient ainsi une clé pour comprendre sa façon de créer des parfums.


Le style Ellena, en art du parfum tout aussi qu’en littérature, est caractérisé par trois aspects: définition, fluidité et élégance.


Chez Ellena, le principe de définition peut être comparé à l’esprit des cultures gastronomiques simples comme l’italienne ou la japonaise qui font honneur à une matière première de qualité avec son goût franc et univoque qui se suffit à lui-même. Tout le reste n’est là que pour créer un cadre approprié, pour la faire ressortir le mieux possible. Ellena aime servir ainsi les notes hautes et pénétrantes de fruits, notamment d’agrumes qu’il pose sur un fond de notes plus atténuées comme des graffiti, comme des objets aux contours nets et facilement identifiables.


Les notes ne sont pas superposées donc non plus déformées par la superposition. Elles s’en vont dans le temps se touchant et se chevauchant par endroits. L’orange est succédée par le géranium et le géranium par le vétiver. Ainsi, le parfum garde une fluidité, un aspect aérien où l’accusé, le défini, est relayé par l’indéfini. “(...) je laisse volontairement des vides, des «blancs», dans les parfums afin que chacun puisse y ajouter son propre imaginaire; ce sont des «vides d’appropriation».” (s. 63) Ce “vide” ne veut évidemment pas dire que le parfum se taise par moments. C’est plutôt un temps où se passe quelque chose sans que cela “fasse signe” donc sans que cela renvoie à une réalité concrète présente dans la nature. Ellena lui-même compare cette approche à la tradition des estampes japonaises où les éléments bien délimités flottent sur un fond de surfaces monochromatiques aux teintes étouffées.


L’art japonais de l’estampe, ukiyo-é, littéralement “images du monde flottant” dont Ellena aime s’inspirer. Utagawa Hiroshige, Petit Tókaidó. Photo Tanguy Calvez pour Synestesis.

L’élégance se manifeste, dans les parfums d’Ellena, à plusieurs niveaux. D’abord comme une simplicité, comme une forme d’organisation qui résulte du minimalisme du parfumeur. Par cet aspect, ses compositions renvoient au classicisme où règne la sobriété, la linéarité et la symétrie. Les parfums d’Ellena ont d’habitude un peu plus de dix notes par rapport aux compositions classiques qui en comptent souvent plus de cent. Le résultat rappelle les perles sur un fil tandis que les parfums opulents de l’école traditionnelle peuvent être comparés à un flot de nuages.


Pour Ellena, l’élégance est aussi un geste, une manifestation de politesse: c’est pourquoi il aime composer des eaux de cologne donc par définition des parfums discrets, décents, qui ne dérangent pas. Il est évident pourquoi il a été choisi comme parfumeur exclusif par la maison Hermès dont l’esthétique est très classique et bourgeoise au sens de valeurs traditionnelles de coexistence.


Jeu de poursuite. Fougue et rire. Les parfums Ellena sont comme l’enfance. Photo Pinterest.

L’élégance des parfums Ellena se manifeste finalement comme une non-sexualité (plutôt qu’une asexualité). Ses compositions ne sont pas désignées comme strictement féminines ou masculines et Ellena dit lui-même qu’elles ne sont non plus “unisexe” (p. 10). Il n’aime pas ce mot. “Ce sont les gens qui les portent qui leur donnent un genre.” (p. 10)


Cela ne veut pas dire qu’il n’ait, dès le départ, l’idée pour quel genre tel ou tel parfum sera plus approprié. Mais il affirme qu’il “aime le plaisir quand il est partagé”. “Si je compose un «masculin», je n’oublie pas de glisser des codes féminins, et inversement pour un parfum dit «féminin».” (s. 9)


Il crée ainsi des compositions qui se tiennent près de l’axe imaginaire de neutralité séparant les parfums masculins d’un côté des féminins de l’autre. Elles manquent typiquement de notes sucrées qui sont, en parfum, véhicule de féminité ou de passivité. “Les odeurs gourmandes sont paresseuses (...).” (s. 47) Ses parfums restent par conséquent très universels et donc… élégants. C’est qu’en accentuant la sexualité, on accentue la sensualité: ce qui est nettement féminin opère sur les sens du mâle et ce qui est nettement masculin sur les sens de la femelle. Or la sensualité est en contradiction avec l’élégance puisqu’elle provoque l’animalité tandis que le rôle historique de l’élégance est de la dépasser.


Dans le Journal, Ellena montre à de nombreuses reprises que, par cette approche, il ne cherche point à moraliser. Au contraire, rien d’humain ne lui est étranger. Simplement il lui convient mieux de “faire signe” plutôt que de séduire ouvertement.


Ce faisant, il pose un tendre piège aux hommes et aux femmes qui comprennent son geste discret et, comme lui, préfèrent faire signe. De quelle allure peuvent être des femmes portant le “Féminin H craquant”?


N.B. Vous trouverez les définitions des termes signalés par un astérix dans le Glossaire accessible à partir du menu principal du blog.

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