mathilde laurent: un monde d’odeurs

avec franchise à propos de tout ce que les enfants ont voulu savoir sur le parfum tout en osant le demander

Mathilde Laurent. Photo via Financial Times, How To Spend It.

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Qui est Mathilde Laurent?


Mathilde Laurent est un nez* bavard.


Créatrice de parfums de renommée internationale, elle fait partie des parfumeurs jusqu’ici plutôt isolés qui, tout en se consacrant à la création, contribuent volontiers à la diffusion du savoir du parfum. De même qu’à Jean-Claude Ellena, nous lui sommes redevables du fait que la palissade des mystifications souvent intentionnelles que l’industrie du parfum s'est construit pour se protéger des questions importunes du public est en train de s’incliner et progressivement tomber.


Les parfums peuvent-ils être nocifs pour la santé? Les parfums naturels sont-ils supérieurs aux parfums contenant des produits de synthèse? Est-il vrai qu’un prix élevé est un gage de qualité du parfum?


Non seulement qu’elle ne cherche pas à esquiver ce genre de questions. Elle répond avec un franc-parler qui, parfois, choque.


Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que c’était vers elle que s’est tournée, il y a trois ans, la rédaction du magazine Nez, première revue indépendante dédiée au parfum, pour lui demander un interview pour son tout premier numéro (printemps/été 2016). Je me souviens que Mathilde Laurent comptait aussi parmi quelques rares parfumeurs qui intervenaient dans les courts-métrages passés en boucle dans le Grand musée du parfum, aujourd’hui malheureusement disparu, qui a existé, pendant une courte période, de 2016 à 2018, à Paris, rue du faubourg Saint-Honoré.


Mathilde Laurent est certainement plus médiatisée que d’autres grâce à son statut de parfumeuse interne de la maison Cartier qui l’invite régulièrement à participer à ses campagnes de communication. C’est que le public est aujourd’hui friand du contact avec les personnalités qui donnent forme aux objets qu’il porte, et il y a des marques qui savent brillamment exploiter ce potentiel. Les interventions de Mathilde Laurent montrent pourtant une femme mue par un désir inhérent d’expression artistique et une sincère volonté d’aller à l’encontre du public amateur. C’est pourquoi elle fait objet de cet article.


Grâce à l'une de ses interventions publiques a vu le jour Un monde d’odeurs, le petit livre que vous voyez sur la photo ci-après.


Mathilde Laurent, Un monde d’odeurs, éd. Bayard 2015, 78 p. Photo Tanguy Calvez pour Synestesis.

Il a paru en 2015 aux éditions Bayard au sein de la collection des “Petites conférences” et il s’agit de la transcription de l’échange de Mathilde Laurent avec un public d’enfants à partir de dix ans.


C’est un livre touchant. Pour s’adresser aux enfants, il faut adopter un langage précis et simple, et les questions posées par les petits sont souvent désarmantes.


Plutôt que d’en proposer un résumé, il m’a semblé donc plus utile de vous inviter à vous asseoir dans le public et écouter un moment ce que Mathilde explique.


De cet ouvrage, je sélectionne les questions qu’on est, à mon avis, nombreux à se poser même bien au-delà de l’âge d’enfant.


Questions posées par Gilberte Tsaï et les enfants de l’auditoire, réponses par Mathilde Laurent.


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G. T. : Nous avons tous des nez différents, un parfum n’est pas perçu de la même façon par tout le monde?

En olfaction on considère qu’il n’existe pas de vérité. Si on vous fait sentir une fraise les yeux fermés, vous avez tout à fait le droit de dire que cela vous rappelle votre grand-mère, parce que vous avez le souvenir de l’odeur des tartes aux fraises qu’elle cuisinait: c’est lié à votre histoire olfactive et émotionnelle. C’est plus discutable si vous dites que cela sent le citron. Encore que l’on peut considérer que la fraise est acidulée et que vous exprimez l’acidité de la fraise par le biais du citron. Chacun a sa manière de sentir et on ne doit jamais censurer les sensations olfactives d’une personne.


G. T. : Nous avons eu récemment une petite conférence sur les cinq sens, et les enfants se posaient la question des correspondances qui existent entre l’odorat et le goût. Comment se répartissent les sensations qui relèvent du goût et celles qui relèvent de l’odorat?

Avec ce qu’on appelle le goût, qui se situe dans la bouche, nous pouvons ressentir seulement cinq sensations: l’amer, l’acide, le sucré, le salé, et le umami (une note qu’on retrouve beaucoup dans la cuisine asiatique, avec le glutamate de sodium). Ce sont les cinq goûts identifiés dans la bouche. Tout le reste ce sont des arômes que nous sentons avec le nez. Si vous goûtez une fraise seulement avec la bouche, vous allez la trouver sucrée ou acide, et si vous n’avez pas de nez ce jour-là vous ne sentirez que le sucré et l’acide. Ce qui va vous permettre d’identifier la fraise, c’est votre nez, c’est lui qui est sensible au parfum de la fraise. C’est ainsi que nous reconnaissons la fraise, la framboise, la viande, le pain: avec le nez.

(p. 33-35)


Guerlain Aqua allegoria Herba fresca. Un parfum de Mathilde Laurent qui vous permettra de comprendre que sent la couleur verte. Le flacon est pris en photo sur un fond éloquant, à savoir La vie secrète des couleurs, ouvrage de Kassie St Clair, éd. Chêne 2019, chapitre “Vert de Sheele”. La photo est censée servir discrètement d’appât pour l’article suivant qui sera dédié à Mathilde Laurent et à la vie secrète des couleurs. Photo Tanguy Calvez pour Synestesis.

Questions du public:


Je me demande comment on fait le musc. Je voudrais également savoir plus sur les mauvaises odeurs que vous utilisez.

Il existe deux familles de musc. Historiquement, en parfumerie, le musc est une matière animale issue des glandes sexuelles d’une petite chèvre qui vit au Tibet. [...] Aujourd’hui le musc animal n’est plus utilisé en parfumerie [...], ces petites chèvres sont maintenant une espèce protégée. [...] C’est très bien ainsi au bout de compte, même si c’est une grande perte pour la parfumerie car cet ingrédient est irremplaçable. Il n’existe rien d’équivalent. Dès l’avènement de la chimie en parfumerie, qui date de la fin du XIXe siècle, des années 1850-1870, les chercheurs ont tenté de remplacer le musc par des molécules de synthèse. C’est ainsi que sont arrivés toutes ces molécules que nous appelons les muscs synthétiques. Un parfum matérialise très bien l’odeur de ces molécules synthétiques qu’on dit musquées: le musc blanc de Body Shop. [...] Selon moi il est faux de penser que ces molécules remplacent le musc, elles sont très différentes mais elle permettent d’en donner certains effets. C’est pour cela qu’il existe deux familles de musc. Aujourd’hui vous pouvez partir du principe que le musc est synthétique car plus personne n’utilise de musc animal. [...] Les odeurs animales dont vous parliez ce sont par exemple la civette, l’ambre, le castoréum. Dans tous ces produits animaux certaines notes sont très fécales, terribles. Par exemple, la patte de civette sent vraiment les pires crottes de chien dans lesquelles vous avez pu marcher. Pourtant, c’est un des produits les plus précieux de la parfumerie qui crée les plus beaux effets. [...] ces notes terribles à sentir en pur donnent quelque chose d’incroyable dans une composition, une très belle aura. Je dis souvent que ces notes difficiles donnent quelque chose d’humain, un sillage, comme si on sentait en même temps la peau sous le parfum, quelque chose de très doux.

(p. 39-43)


Si vous commencez un parfum avec un ingrédient qui est ensuite interdit, le musc par exemple, est-ce que vous pouvez continuez avec cet ingrédient, ou est-ce que vous devez changer votre préparation?

[...] Il arrive que la communauté européenne interdise certains ingrédients sur les conseils d’instances du monde de la parfumerie. Quand une loi interdit un ingrédient nous devons le retirer même si le parfum existe depuis trente ou cent ans. C’est un problème dont vous avez tous entendu parler et qui vous a peut-être rendu malheureux car certains parfums sont parfois assez abîmés par un changement d’ingrédient. [...] Quand on nous dit que tel ingrédient est peut-être cancérigène ou irritant, nous ne voulons pas laisser cet ingrédient dans un parfum. Nous préférons le retirer. Le problème est alors de le remplacer. Soit le parfumeur fait son travail très sérieusement et personne ne se rend compte de la substitution, soit la maison n’a pas de parfumeur, donc ne sait pas ce qu’il y a dans ses parfums, et donc ne va pas savoir que le fournisseur à qui elle a fait créer le parfum a changé l’ingrédient. [...] Avoir un parfumeur interne permet de s’assurer de pouvoir retravailler ses parfums pour qu’ils soient les plus sains possibles sans les défigurer. [...] Il existe des tensions, des polémiques très fortes sur les parfums reformulés car beaucoup de gens ont été déçus par des reformulations mal faites, mais une belle reformulation ne se voit pas.


Vous préférez faire des parfums avec la nature ou chimiques?

J’aime bien les deux. [...] La parfumerie nous apprend qu’un ingrédient naturel n’est pas toujours meilleur pour la santé qu’un ingrédient synthétique, qu’un ingrédient synthétique est parfois beaucoup plus cher qu’un ingrédient naturel et qu’un ingrédient synthétique peut être plus grand que certains ingrédients naturels qui n’ont pas une grande qualité. Au bout du compte, nous pouvons avoir une essence de rose de très mauvaise qualité, qui n’apporte pas grand-chose dans un parfum. Dans ces cas-là je préfère mettre de l’alcool phényléthylique qui vient de l’essence de rose et qui va être très pur, parce que la molécule est concentrée à 99,9 %. Cet alcool phényléthylique a une odeur incroyable, très intéressante de rose fraîche où on ne sent presque que le pétale. Il faut vraiment oublier cette histoire de chimie et de naturel car cette opposition est trop manichéenne. Il n’existe plus de parfumerie entièrement naturelle depuis 1853. Aucun de vous n’a pu porter un parfum uniquement naturel. Faites l’expérience et vous verrez que ces parfums qui ne sont que naturels sont parfois très classiques, un peu ennuyeux, parce que la variété d’ingrédients naturels n’est pas si grande que ça.


Cartier Panthère Eau légère. Incarnation olfactive du rose Baker-Miller. Un autre parfum chromatique de Mathilde Laurent. Photo Tanguy Calvez pour Synestesis.

Quel produit a déjà été interdit par la loi?

Par exemple, le musc xylène [...]. Ce musc xylène a été interdit parce qu’il était considéré comme cancérigène. Certaines molécules peuvent être classées cancérigènes mais il ne faut pas trop s’inquiéter en parfumerie car, pour savoir si un ingrédient est cancérigène, on en fait manger à une pauvre petite souris pendant des mois dans des quantités astronomiques. Cela ne veut pas dire qu’en portant des parfums on peut avoir des cancers, pas du tout. Mais il est important qu’une industrie, comme celle des parfums ne fabrique plus ces ingrédients en grande quantité.

(p. 45-50)


Pourquoi certains parfums coûtent-ils beaucoup plus cher que d’autres?

Parce que certaines maisons considèrent qu’elles le valent bien. Malheureusement, et je ne vise personne, le prix d’un parfum n’est pas toujours en correspondance avec le prix de ses ingrédients. Parfois il correspond aux prix des ingrédients. Je le vis avec Les Heures de parfum car je vois que les parfums que je fais pour cette collection sont très chers. Malheureusement, et c’est ce que je déplore, sur le marché nous voyons très souvent des parfums vendus très chers car on pense que plus on vend le parfum cher plus les gens qui l’achètent penseront qu’il est qualitatif. Aujourd’hui toutes les cartes sont brouillées, on vous parle de luxe quand on n’en fait pas, en revanche vous pouvez trouver de la création dans de toutes petites maisons. La particularité du marché du parfum est d’être complètement sens dessus dessous. Il est très important de ne pas vous laisser impressionner, de faire vos choix, d’aimer ce qui vous plaît et de ne pas écouter des discours conçus pour vous formater. [...]

(p. 59-60)


Quand vous croisez des gens dans la rue, est-ce que vous savez reconnaître l’odeur qu’ils portent?

Parfois, mais pas tout le temps car j’avoue que je ne cherche pas à connaître tous les parfums qui sortent. Je reconnais les parfums que j’aime, que j’estime, que je connais bien. On me demande souvent si je fais attention à tout ce qui sort, si je connais tous les parfums créés sur le marché. En fait cette question m’étonne car ce serait le plus sûr moyen de faire la même chose que tout le monde. Je préfère me concentrer sur mes idées, mon inspiration, et j’avoue aussi qu’une grande partie des choses qui sortent sur le marché se ressemblent, se copient, ne cherchent pas à être créatives si bien que cela me désespère un peu. [...]

(p. 71-72)


Une eau de toilette peut-elle avoir des conséquences sur la peau?

Normalement non. Un parfum est toujours testé au niveau toxique et dermatologique. [...] Mais, de manière générale, je conseille toujours de parfumer ses vêtements. C’est un discours de marketing de dire qu’il existe une différence entre se parfumer la peau ou le vêtement. [...] De la même manière, il est faux de dire qu’un parfum change selon les personnes. Il sentira pareil sur vous et sur votre voisine. Ce discours marketing est né de la massification de la vente de parfum, il a été mis en place pour vous dire que vous pouvez acheter le même parfum que tout le quartier et quand même être unique. C’est ce qu’on vous répète tout le temps: vous êtes unique parce que sur votre peau le parfum évolue. Or, les grands parfums que vous connaissez, vous les reconnaissez sur tout le monde, sur toutes les femmes qui portent Shalimar, No 5, ou Flowers de Kenzo. Ce mensonge a la vie belle parce que quand on porte un parfum soi-même on sent une différence avec une autre personne [...]. Quand vous portez un parfum, vous vous saturez petit à petit, vous ne sentez plus votre parfum, ce qui est normal. Quand vous le sentez sur quelqu’un d’autre, vous ressentez le parfum avec une différence. [...]

(p. 73-75)

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