que sent... la mariée sur un bateau

à propos de l’implacable loi du bonheur qui l’emporte quoi qu’on fasse


Photo Tanguy Calvez pour Synestesis.

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On était censé arriver à midi afin d’avoir assez de temps pour aider la mariée à se parer. La cérémonie était prévue pour trois heures de l’après-midi, il restait donc suffisamment de temps pour un retard, le mien.


Puisqu’elle a partagé, pendant plusieurs années, le même bureau que moi, la mariée, pourvue d’un tact inné, avait pris l’habitude de me rappeler discrètement mes devoirs et créer, de toutes manières possibles, des conditions pour favoriser ma ponctualité car j’ai une fâcheuse tendance à me perdre dans les pensées et me réveiller au moment qu’on qualifie, si brutalement et si impitoyablement, de “tard”.


Cette fois, ce n’était pas le cas car mon compagnon, qui, pourvue d’un tact inné, a pris l’habitude de me rappeler discrètement mes devoirs et créer, de toutes manières possibles, des conditions pour favoriser ma ponctualité, a insisté pour que je quitte l’appartement avec neuf ongles vernies et une brosse dans les cheveux. Ce faisant, il a nous a fait gagner 40 minutes d’avance sur mon retard d’une demi-heure ce qui lui a permit de profiter des 10 minutes restantes pour retourner à la maison et mettre des chaussures qui, à mon avis, correspondaient mieux au temps de cette journée solennelle. Après on dit que les femmes traînent...


Ainsi, à midi sonnant, nous sommes passés par la porte d’entrée du port de Slapy, un lac de barrage au sud de Prague, moi-même toute fière de ma responsabilité.


Sur place, tout faisait preuve de la cérémonie imminente. Les bateaux flottaient paresseusement, attachés au quai d’amarrage, un sac en plastique s’agitait par moments sur le gazon sinon on ne voyait personne mis à part Baky, le chien du côté de la mariée, et quelques volontaires en bermudas en train de construire un autel improvisé. S’il n’y avait pas eu de petits gâteaux de mariage sur les tables, j’aurais été prête à me questionner à propos de l’adresse puisque c’est une autre petite imperfection dont je souffre occasionnellement.


Une ambiance frénétique. Photo Irena Kozelská pour Synestesis.

Mais non. Tout était comme il fallait. Le temps passait, la marié a construit l’autel quasiment toute seule, elle a apporté une boisson au troisième, huitième et quatorzième invité arrivé et, entre temps, elle réglait des choses moins pressantes avec son futur mari, telle l’organisation et le cheminement de leur procession vers l’autel.


“N’écoute pas.” Kája et Dan au cours du conseil stratégique d’avant la cérémonie. Photo Irena Kozelská pour Synestesis.

J’étais assez étonnée. Au bureau, Kája était diligente, systématique, s’en tenant au prévu. Pas d’improvisations hasardeuses. Qu’est-ce qu’on sait, au fond, des autres malgré tout le temps qu’on passe avec eux, me suis-je dite.


Il était déjà une heure et demie, il faisait de plus en plus lourd et la chambre, louée pour les préparatifs tranquilles de la mariée, était tout le temps occupée par les gens qui se changeaient ou s’arrangeaient puisque Kája a estimé qu’elle avait encore assez de temps. Assez pour faire même une baignade dans le lac. Elle y a perdu une autre demi-heure et s’y est complètement mouillé les cheveux. Heureusement, la coiffure de mariée incombait depuis Noël à une autre collègue à nous, Veronika.



La mariée est née dans une famille de deux profs de sport. Évidemment. Photo Tanguy Calvez pour Synestesis.

À 14 h 17, la chambre n’appartenait finalement qu’à nous.


“Je pense qu’on pourrait juste les attacher derrière. Ou les relever comme ça.” Puisqu’il n’y avait personne d’autre dans la chambre et Kája m’annonçait ce nouveau fait tout naturellement comme une chose cent fois répétée, j’ai compris que j’étais chargée également de la coiffure. Je vous fais remarquer que je ne suis qualifiée pour aucune des procédures d’embellissement et, au fond, je ne comprends pas du tout comment j’ai mérité une telle confiance. Je ne l’avais maquillée - par nécessité - que pour la prise des photos pour le site de Synestesis dont on avait choisi par la suite, mis à part une exception, que celles où elle ne portait pas de maquillage.


Photo Tanguy Calvez pour Synestesis.

Néanmoins, comme j’aimais beaucoup sa sérénité, totalement inadéquate à la situation, je lui ai répondu de façon tout aussi détachée: “Mais j’ai pas de peigne.” “Moi non plus.” Depuis, je ne comprends pas vraiment pourquoi on produit ces choses inutiles: vous pouvez facilement faire une coiffure de mariée avec une brosse à sourcils, la raie avec une pince dépliée et, franchement, sur les cheveux fraîchement mouillés, les boucles se font toutes seules.


Le maquillage m’a fait ensuite gagner une jolie avance car il n’y avait rien à améliorer. Juste quelques chatouillements par un petit pinceau, pour l’apparence. Toutefois, ceci fait, Kája s’est regardée dans le miroir avec une sincère satisfaction comme si elle venait de rencontrer une personne particulièrement agréable. J’étais donc bien contente que mes chatouillements ait rempli leur objet.


Rhapsodie en bleu. Photo Tanguy Calvez pour Synestesis.

L’écran de portable affichait 14 h 43. “Je me demandais si je repasse encore la robe ou pas…” Elle a sorti une longue robe de mariée d’une housse en plastique longue d’une soixantaine de centimètres, piquée en bas. “Pas la peine,” avons-nous répondu, Veronika et moi, qui, consternée, ai à peine remarqué son arrivée. “Je suis d’accord,” la marié a-t-elle réagi avec soulagement, toute contente qu’on partage le même avis.


“Je l’ai fait retoucher derrière. C’est trop mignon, n’est-ce pas?” “Magnifique...” À la place d’un zip, cinquante boutons minuscules allant de la ceinture jusqu’au cou. Lorsque je suis arrivée, après une lutte acharnée, presque tout en haut - s’y mettre à deux n’était pas possible -, Kája se tourne et me lance: “Je devrais pas mettre un soutien-gorge?” Avant que j’aie eu le temps de dire quoi que ce soit, elle a sorti d’un sac un objet indescriptible d’un emploi mystérieux, labélisé “soutien-gorge invisible”. S’en est suivi un discours prolixe de la mariée qui s’interrogeait dans quelle mesure le soutien-gorge serait réellement invisible et si cela ne vaudrait pas encore un essai. Quand, en passant, elle a évoqué pour la troisième fois l’idée de repassage, on l’a rassurée de façon catégorique que “le soutien-gorge serait vraiment de trop”.


À 14 h 52, nous avons commencé à repasser la robe. Sur la mariée. À deux, c’était désormais la moindre des choses, et on ne faisait plus qu’attendre, Veronika et moi, ce qui allait arriver cette fois - si l’on se met à ensemencer un pot de fleurs pour avoir un bouquet de mariée ou si l’on se penche de la fenêtre pour demander si quelqu’un peut se passer pour une heure d’une paire de chaussure de la pointure 38.


Les tongs de Dan ont été paparazzées par tous les invités. Les 48, j’estime. Photo Irena Kozelská pour Synestesis.

Et puis, le moment est venu. Finalement.


Le parfum!


Qu’est-ce que je serais ravie de pouvoir vous raconter avec quels soins et quelle attention nous l’avions choisi. Avec quel plaisir je vous raconterais le cheminement compliqué, l’approche analytique et l’examen systématique de tous les facteurs agissants avant d’arriver à une solution parfaite qui ait couronné la grâce de la mariée et les longs préparatifs mêlés de rires et de conversations légères arrosées de champagne.


Kája a sorti le parfum - une piètre ampoule en plastique pour être précise - d’un petit sachet à échantillons que je lui avait offert l’automne dernier. “Alors, lequel?” Il était 14 h 58.


J’étais aux anges d’avoir deux minutes pour faire valoir mon érudition en matière de parfums.


Après avoir jeté avec réprobation les deux premières ampoules, j’ai jubilé.


Bien avant, nous avions choisi pour Kája Shalimar de Guerlain comme ce parfum intime, personnel, qui serait pour les autres synonyme de sa présence. L’archétype d’un parfum oriental*, un excellent choix pour quelqu’un qui recherche des valeurs sûres. Une harmonie parfaite des notes fraîches et balsamiques*, de la bergamote* et de la vanilline* qui fait que certains le perçoivent comme hespéridé* et euphorisant et d’autres comme profond et mystérieux.


Mais j’avais l’impression - alors, en automne -, que le mariage demandât quelque chose de différent, de plus approprié à cette occasion. Quelque chose de blanc, de transparent, qui créerait autour de la mariée une aura lactée, magique, qui ferait tourner tous les nez vers elle comme la limaille de fer s’ordonne autour d’un aimant. En même temps, il fallait que ce soit un parfum balsamique*. C’est que les notes ambrées* sont non seulement ses préférées mais surtout tout à fait sûres pour elle qui peut facilement avoir mal à la tête. Il me fallait trouver un parfum aux accents orientaux, le plus fin possible, le plus blanc, presque frais, presque froid.


Prada Infusion d’iris. Photo Tanguy Calvez pour Synestesis.

La quatrième ampoule, celle qui m’a fait jubiler, enfermait Infusion d’iris de Prada.


Infusion d’iris me semble être un parfum bien proche à Shalimar, d’une construction* très similaire et à de nombreuses composantes* identiques ou équivalentes. Les agrumes “verts”, pétillants en tête* - dans Infusion, ils résultent d’un mélange de notes hespéridées douces avec des notes vertes aux facettes amères -, un iris* froid et poudré en coeur* et des résines* onctueuses dans la base*. La note dominante de Shalimar, la vanilline*, y est substituée par le benjoin* qui, lui aussi, arrondit joliment la composition tout en rappelant la vanille, où plutôt une liqueur vanillée à base de crème. En même temps, Infusion manque de composantes terreuses et fumées de Shalimar. Par conséquent, la composition est propre, aérienne et brumeuse, à la fois grasse et poudré. Comme une poudre crémeuse, si cela a du sens pour vous. L’illusion d’un voile blanc en organza de soie est finalement complétée par le néroli* et à la fleur d’oranger*, parure traditionnelle des mariées.


Exprimé par tous les sens:


toucher: une poudre grasse

vue: une blancheur transparente, une brume lactée, un matin d’hiver aux accents bleutés et à la neige voletante, une verdure givrée

goût: une Pavlova bien fraîche aux myrtilles et aux feuilles de mélisse - peu de sucre, beaucoup de chantilly

ouïe: du silence en hiver


Il y a d’autres parfums à une “tonalité” similaire entre le blanc, un bleu acier et un vert sauge, pour la plupart à base d’iris ou de lavande*: Bulgari Eau parfumée au thé bleu (♀️/♂️), Francis Kurkdjian Absolue pour le matin (♀️/♂️), Hermès Eau de gentiane blanche (♀️/♂️), Chloé Eau de fleurs de lavande (♀️), Nivea Eau de toilette (♀️)...


Je crois deviner quelle partie de la robe de mariée vous zoomez… Photo Tanguy Calvez pour Synestesis.

Ce type de parfums livre toute sa beauté sous un temps pluvieux lorsque leur côté poudré se fond dans l’air humide. Ainsi, il semble velouté comme une voix légèrement voilée.


Grâce à l’heure avancée, la mariée a été toutefois épargnée de ce discours sans doute édifiant.


Au contraire, en ce qui concerne la compatibilité du parfum avec le temps pluvieux, elle ne pouvait pas avoir plus de chance. Son père l’ayant à peine conduit à l’autel - ce qui s’est fait avec un petit retard dont on n’était point responsables -, il s’est mis à pleuvoir à fond. Il faut dire qu’à l’époque d’une aridité généralisée, les nouveaux mariés ne peuvent souhaiter de plus grand luxe qu’une bonne douche, notamment si le mariage se passe dehors. Ainsi, la cérémonie a été aussi courte que la pluie intense et, encore, pendant sa plus grand part, l’officiant ne cessait de répéter que, depuis longtemps, il n’a pas vu de mariée aussi jolie.


Attention, tournage en cours. Photo Tanguy Calvez pour Synestesis.

Ensuite, nous avons passé un après-midi des plus beaux. Grâce à la pluie torrentielle, nous nous sommes bien serrés dans le bar du port, mettant, sur nos robes et nos costumes élégants, des polaires et des couvertures pleines de miettes et d’aiguilles que vous trouvez, avec un peu d’effort, dans chaque coffre de voiture. Moi-même, je me suis retrouvée parée d’une veste d’un producteur coréano-américain de machines de construction et la mariée planait parmi les invités avec un charme délicat et une veste en jean éclaboussée de vin.


Le même jour, le même endroit, plus près du sol. La beauté est partout... Photo Tanguy Calvez pour Synestesis.

Je pense que cet après-midi-là, un peu tout le monde était prêt à se marier avec elle. Certainement ce petit garçon qui la suivait en sursautant et en criant: “La reine Kája! La reine Kája!” Lorsque sa maman lui a expliqué sans aucune pitié que “Kája est désormais mariée à Dan”, le pauvre enfant, terrassé, a failli éclater en sanglots. J’ignore ses aventures ultérieures mais lorsque je l’ai entrevu pour la dernière fois ce jour-là, il avançait en sautillant vers le gâteau de mariage et, heureusement, son chagrin semblait déjà un peu soulagé.

Les grands-pères sont l’âme de chaque mariage. Photo Tanguy Calvez pour Synestesis.

Il a arrêté de pleuvoir, la nuit a commencé à tomber et les ampoules allumées se balançaient au-delà de nos têtes, lâchant de lourdes gouttes d’eau. Le vent emportait des chansons de Janis Joplin, Martha Wainwright et Charles Bradley et l'amour était si abondant qu'il était impossible de s'en mettre à l'abri.


L’été était en train d’arriver avec toutes ses soirées qu’on passe dehors, assis, dans les bras de l’univers, enchantés par la nuit et totalement comblés.


Bon voyage aux nouveaux mariées.


Charles Bradley: Victim of Love


N.B. Vous trouverez les définitions des termes signalés par un astérix dans le Glossaire accessible à partir du menu principal du blog.

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