vivre comme billy elliot

est-ce bizarre de commencer à danser aussi tard?


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Je pense que pour connaître un sentiment de plénitude dans la vie, il faut y voir un sens. Il faut savoir pourquoi on fait ce qu’on fait. À l’échelle de toute une vie comme à l’échelle d’une tâche banale. Cette idée a été exprimée par Viktor Frankl***, suite à une expérience si drastique qu’elle empêche sa mise en cause, et en ce qui me concerne, elle m’a été suggérée, il y a un an ou deux, par mon amie Nikola.


Toute petite fille comme celle-ci ne devient pas une grande artiste comme celle de la photo ci-après. Mais toute grande artiste comme celle de la photo ci après était jadis une petite fille comme celle-ci. Photo Lenka Hájková pour Synestesis.

Nikola est douée pour suggérer des idées qu’elle passe comme des balles colorées que vous êtes censés attraper. Ou pas. Mais qui, de toute façon, ont le pouvoir de vous faire changer de trajectoire inchangée depuis bien longtemps. J’ai franchement hâte qu’elle transforme ce don en sa profession.


Avant qu’elle ne m’ait passé cette balle, j’ai fait de différents métiers, j’espère utiles. Ce que je faisais pourtant depuis bien plus longtemps, c’étaient toutes sortes d’explorations de parfums, puis d’odeurs en général, de la perception sensorielle et, au sens le plus large, de la cognition - autrement dit de procédés d'acquisition de connaissance - tout court.


Je faisais tout cela bien plus longtemps que toute autre activité pour laquelle je gagnais de l’argent. Je le faisais juste pour le plaisir.


Il y a deux ans, j’ai aidé ainsi - juste pour le plaisir - les étudiants de l’Ecole des métiers de la mode qui travaillaient, au cours de toute l’année scolaire, sur un sujet inspiré de parfums. Ils m’ont invitée après à leur défilé de clôture. Une jeune femme s’est assise à côté de moi et, en espace de trois aspirations, m’a demandé ce que je portais comme parfum. “C’est très beau,” m’a dit-elle. “Ça sent l’Allemagne.” De cette façon, on s’est immédiatement retrouvé sur la même longueur d’onde.


C’est que ce genre de réflexions peut facilement m’entraîner dans de longs échanges et d’encore plus longs monologues intérieurs. À partir de ce qu’elle voulait dire par son étrange comparaison de mon parfum à l’odeur d’un pays à travers mes suggestions pourquoi cela pouvait être ainsi et pour quelle raison justement ce parfum traduisait pour elle si fidèlement l’idée de l’Allemagne, on est arrivé au comment on s’était retrouvé à ce défilé. Lorsque je lui ai expliqué mes raisons, elle a ajouté: “Ah bon, vous êtes donc une sorte de gourou du parfum.”


Je n’étais toutefois pas un gourou du parfum mais une employée de bureau. Et la moindre chose que je puisse dire est que cette contradiction, d’un coup frappante, m’a bien affligé.


Je n’ai jamais parlé de manière aussi enflammée du travail pour lequel j’étais rémunérée. Je n’ai jamais passé autant de temps à y réfléchir.


J’étais affligée bien avant cet histoire, cette tristesse n’avait juste pas encore un nom précis. Si ça vous arrive de vous mettre à pleurer en regardant Billy Elliot et vous sentez que c’est lié aux désirs et à leur accomplissement alors vous avez probablement l’idée de quel type de tristesse je suis en train de parler. Tout est dit par la scène où Billy se trouve dans la foule de petites filles en tutu. C’est que la danse classique est une affaire de filles. C’est comme ça. Comme ça, c’est comme il faut. Et là, paf, Billy qui jure complètement dans ce décor. Sa honte est horrible. Ce sont les années 80, une région minière quelque part au nord de l'Angleterre, une culture machiste omniprésente. Et il est là parmi que les filles. Mais, malgré tout, la prochaine fois il revient. Et puis de nouveau et de nouveau.


Billy Elliot, un film de Stephen Daldry (2000). Photo via Pinterest.

Et puis il y a cette scène finale magnifique où Billy est déjà grand et plus personne ne se moque de lui.


Je connais quelques personnes qui sont ainsi allés après leur rêve - ou plutôt après cette chose où ils voyaient du sens - et plus longtemps ils sont sur cette route, plus ils montrent par tout ce qu’ils sont que la présence du sens est une des choses les plus importantes dans la vie. Peut-être la plus importante. Ils sont consistants, ils souhaitent du bonheur aux autres, ils ne se comparent pas et ne sont pas compétitifs. Ils bénéficient d’une bonne santé, parfois malgré un âge avancé, ils se tiennent droit et ont les yeux qui brillent.



Et ainsi le besoin du sens est devenu tellement fort, vital, qu’à 42 ans, je me suis jointe aux petites filles en tutu. Pas pour être un gourou du parfum. Mais pour nager avec le courant et pas contre ce dernier. Pour écrire avec ma main droite et pas avec la gauche. Bref, pour passer ma journée par des activités qui me viennent naturellement et auxquelles je me dédie spontanément sans qu’on me le demande ou qu’on me paie pour ça.


“Is it strange to dance so late?” chante-t-on dans la chanson d’ouverture de Billy Elliot. “Est-ce bizarre de commencer à danser aussi tard?”


Ce n'était - de loin - pas toujours le cas mais l'idée qu' "il est trop tard” me semble, maintenant, tout à fait dépourvue de sens. Et à vrai dire, je me fais rire moi-même à voir combien de temps doit passer pour qu’on comprenne qu’il n’est jamais trop tard. Ou plutôt, qu'il sera tard aussi longtemps qu'on se barrera le passage par ses propres préjugés.


Et ainsi m’est venue l’idée de Synestesis, puis tout le projet et enfin le format des ateliers et le blog.


"J'ai tendu des cordes de clocher à clocher; des guirlandes de fenêtre à fenêtre; des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse." (Arthur Rimbaud, Illuminations) Photo Ken Browar via Pinterest.

J’aide désormais les gens à trouver le parfum à l'odeur de leur âme. Le parfum qui ne sera pas l’un des cinq qui se vendent le mieux. Et qui ne sera pas une autre chose dispensable qu’on achète et met à la dernière place libre sur l’étagère, sans y avoir le moindre rapport affectif. Je vois du sens dans l’authenticité, l'expression de la personnalité, l’émotion, et ces mots, qui, pour certains, vont sonner creux, je les ai placés, telle une devise intime, sur les pages du site de Synestesis. Authenticité, personnalité, émotion, sensibilité, SENS, grâce, art de vivre.


Il se peut que ce soit un débâcle total. Pourtant, comme Nikola m’a suggéré cette idée de sens, quelqu’un d’autre (“Merci, Géraldine!”) m’a suggéré le podcast de la coach Brooke Castillo, et Brooke dit qu’à chaque fois qu’elle échoue, elle se dit à elle-même: “I did it for you.” “J’ai fait ça pour toi.”


C’est que ce qui produit cette douleur dont je parle plus haut, ce n’est pas le débâcle. C’est qu’on n’a même pas essayé. Qu'on a laissé le préjugé prendre le dessus et on est resté immobile.


Donc, si c’est un débâcle total, je vais me répéter: “J’ai fait ça pour toi.” Et si je pleure encore en regardant Billy Elliot, ce ne sera pas parce que je ne l’ai pas essayé.


Je voudrais dédier ces lignes avec amour à tous ceux qui vont encore décider de vivre comme Billy Elliot.


Faites-le pour vous, sans tenir compte du résultat.


T-Rex: Cosmic Dancer


*** Viktor Frankl (1905-1907) était un neurologue et psychiatre autrichien d’origine juive qui, sous la seconde guerre mondiale, a survécu à l’emprisonnement dans un camp d‘extermination. Quant à lui, il attribuait sa survie à la présence du sens de la vie - au fait qu’il savait pourquoi il vivait. Il a ensuite construit toute son oeuvre scientifique sur cette expérience liminaire et sur la reconnaissance de la force qu’apporte la présence du sens. Je cite, de Wikipedia (version tchèque, article “Emil Frankl”), encore cette idée qui, je crois - même si cela ne me fait nullement plaisir -, rendra les pensées de Frankl plus proches à de nombreux parmi nous: "On attribue à Frankl la notion de névrose du dimanche. Il s’agit d’une forme d’anxiété provoquée par la conscience d’un vide existentiel lié à la fin de la semaine du travail. Elle se manifeste par une sensation de mal-être causé par un vacuum existentiel et par l’absence du sens et aboutit dans un état d’ennui, d’apathie et de vide." Frankl a consacré sa vie à montrer que trouver le sens est possible.

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